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Hui HE, Ludovic TÉZIER, Francesco MELI

31 mai 2018

ERNANI ou le « laboratoire verdien »

Du 6 au 16 juin, Ernani de Giuseppe Verdi est à l’affiche de l’Opéra de Marseille. Ce spectacle est l’occasion d’entendre un quatuor vocal d’exception réunissant Hui HE (Elvira), Francesco MELI (Ernani), Ludovic TÉZIER (Don Carlo) et Alexander VINOGRADOV (Don Ruy Gomes de Silva). Entretien croisé avec trois d’entre eux.

Ludovic TÉZIER, vous êtes considéré aujourd’hui (entre autre) comme un interprète de référence dans le répertoire verdien, qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans le répertoire de ce compositeur ?

Ludovic TÉZIER : Tout d’abord, comme tout bon marseillais, je dois dire que j’ai Verdi au cœur. Je suis entré à l’opéra par Wagner mais Verdi est véritablement un compositeur pour lequel j’ai un très fort attachement affectif. Je trouve le personnage fascinant et ses compositions nous permettent de suivre l’évolution de l’homme sur l’intégralité de sa vie. Il est, pour moi, probablement le plus grand génie de son siècle et je suis très heureux que ma voix soit en adéquation avec sa musique.

Comment décririez-vous le « baryton Verdi » ?

Ludovic TÉZIER : Le dénominateur commun de tous les rôles de baryton Verdi est qu’il s’agit toujours d’un personnage tranché au sens de clivant. Il apporte toute la vie dramatique de l’œuvre et brise les lignes dramatiques du spectacle. Vocalement, le baryton, cher à Verdi, possède une grande capacité à mordre le texte ainsi que des aigus sonores mais qui ont toujours un sens et une utilité. De manière générale, il n’y a rien de purement décoratif chez Verdi et je cherche toujours à faire signifier quelque chose, à interpréter au maximum mes rôles. Le baryton a donc une « relation dramaturgique » avec le compositeur et il habite, par ses couleurs et nuances, le personnage. Il s’agit en définitive d’un personnage toujours complet.

Avez-vous déjà chanté cette partition ?

Hui HE : Les représentations marseillaises représentent mes débuts avec le rôle d’Elvira ainsi que mes débuts dans cette maison. J’ai beaucoup chanté Aida, Boccanegra, Trovatore… et je rêvais de rencontrer Ernani. J’ai en tête qu’il s’agit d’un rôle très difficile et, depuis quatre ans que j’ai signé mon contrat, je me prépare à ce rôle de manière intense.

Francesco MELI : Si je ne me trompe pas, j’ai déjà chanté le rôle d’Ernani à trois reprises. Une fois à Rome dirigé par Ricardo Muti, une fois au Metropolitan Opera de New York dirigé par James Levine et une fois au Festival de Salzbourg toujours dirigé par Muti.

Ludovic TÉZIER : J’ai déjà chanté la partition à Monaco, une seule fois.

Quels aspects de la partition vous ont immédiatement séduits ?

Francesco MELI : Contrairement à ce que l’on pense parfois et bien qu’il s’agisse d’une œuvre « de jeunesse » de Verdi, je ne trouve pas qu’il y manque de la maturité. La vocalité est très romantique, parfois très proche du bel canto. Ces caractéristiques correspondent bien à ma voix. Le personnage est aussi très intéressant en ce qu’il oscille entre vigueur et rêverie.

Hui HE : Cette histoire est spéciale. Elvira est quasiment la seule femme de l’intrigue et se retrouve convoitée par trois hommes en même temps. J’aime son honnêteté envers Ernani ainsi que sa pureté. J’imagine aussi que cette femme doit être très belle.

Ludovic TÉZIER : J’avais déjà adoré la partition simplement en l’écoutant et j’avais très envie de chanter le rôle de Carlo du fait de sa composition vocale remarquable. Si on apprécie Il Trovatore, il est tout à fait envisageable de voir dans Ernani un jeune trouvère. J’estime d’ailleurs qu’Ernani est une sorte de laboratoire verdien pour ce que sera, par la suite, Il Trovatore.

Quelles sont les principales difficultés d’ordre technique de votre rôle ?

Hui HE : Elvira est probablement le rôle le plus complexe que j’ai eu à aborder dans ma carrière. En effet, ma voix peut être perçue comme une voix de soprano lirico spinto ce qui signifie une voix assez puissante mais pas nécessairement autant portée dans l’aigu qu’un soprano léger. Or ce rôle d’Elvira nécessite beaucoup de colorature, de notes aiguës « légères ». Tout mon travail s’est donc concentré sur l’idée de bien préparer toutes ces notes hautes. Les deux cabalettes du début sont comme un « examen de chant » où la technique du chanteur est mise à rude épreuve et sollicitée dans son ensemble à un degré maximum de difficulté. Ce rôle peut représenter un miroir de la technique du chanteur.

Ludovic TÉZIER : C’est un rôle qui demande tout et j’aime cette difficulté technique et cette exigence de maîtrise absolue de notre instrument. Le travail technique est considérable et pourtant il faut toujours veiller à ce que le spectateur pense que nous faisons quelque chose de facile. Le souffle doit être parfaitement maîtrisé ainsi que les différents registres. Il faut aussi veiller à ne pas se laisser emporter par le génie de cette musique ainsi qu’à toujours garder une certaine distance avec ce que nous chantons.

De manière générale, la discipline du chanteur est une exigence de toute première importance puisque nous effectuons tous les jours un geste très fin, très précis et qui demande beaucoup de recherche. Il faut tous les jours réexpliquer au corps le chemin à prendre du fait que la mécanique qui nous permet d’affronter une soirée (et une carrière) est digne de celle d’un horloger.

Comment avez-vous préparé le rôle ?

Hui HE : J’ai travaillé le rôle pendant près de trois ans et demi avec un nombre important de chefs de chant dans divers pays. C’est un rôle de soprano assez complet en ce qu’il mobilise à la fois le registre grave et aigu. Le chanteur doit également assurer de longues phrases dans un style assez belcantiste. En plus du travail purement technique, je me suis également documentée sur le personnage ainsi que sur la pièce d’Hugo. J’ai aussi écouté beaucoup de versions discographiques.

Ludovic TÉZIER : Il est très important pour moi de contextualiser les rôles que j’aborde. Je me suis replongé dans les livres d’histoire afin de savoir, dans la réalité, qui était le personnage que j’interprète. Cette fenêtre sur le passé est particulièrement enrichissante et passionnante. Après ce travail de recherche, vient le travail avec un pianiste, purement musical. J’aime à lire ce que le compositeur a écrit ainsi que me questionner sur pourquoi il a placé un accent à cet endroit précis.

Francesco MELI : D’ordinaire j’aime à me plonger dans la littérature qui entoure les ouvrages. Avec Ernani j’ai délibérément choisi de ne pas opérer la lecture de la pièce d’Hugo lors de la préparation du rôle notamment en raison du fait que la version de Verdi est très différente de celle d’Hugo. Je ne voulais pas être contraint par une vision du personnage aussi dissemblable entre les deux œuvres. Verdi présente un héros romantique porté par une musique tout aussi romantique.

Comme nous jouons l’opéra et non la pièce, je me suis concentré sur les caractéristiques du personnage verdien.

Puisque vous commencez à aborder votre vision du personnage, pouvez-vous nous en dire plus ? Quel visage souhaitez-vous lui donner ?

Francesco MELI : Ernani est parfois interprété avec force et sans réelle demi-mesure. Il s’agit en effet d’un personnage viril, vigoureux, d’un homme d’action et je tiens à faire ressortir ces caractéristiques. Cependant, je cherche aussi à mettre en avant son élégance et surtout, son extrême mélancolie. Ernani n’est véritablement lumineux que lorsqu’il pense à Elvira. Le reste du temps, cette tristesse et cette relative solitude du personnage sont souvent présentes. Ernani n’est pas, pour moi, exclusivement héroïque.

De plus, il y a beaucoup de couleurs utilisées par Verdi qui sont en totale opposition avec un traitement monochrome du personnage. Je cherche donc à faire ressortir ces contrastes.

Ludovic TÉZIER : Le rôle de Don Carlo évolue au fil de l’ouvrage. On passe ainsi d'un « Don Juan », un peu « chien fou », dans les premières scènes à un empereur avec toute la grandeur que cela implique. Don Carlo passe ainsi par des états de colère, de jalousie. Cependant, son élection en qualité d’empereur le trouble et il commence à envisager le pardon. Il s’en étonne d’ailleurs puisqu'il dit « j’ai réussi à dominer mes pulsions ». C’est donc toute cette évolution que je cherche à retranscrire.

Ernani est aussi une partition à aborder de façon « collective » notamment du fait que Verdi a recours à beaucoup de scènes d’ensemble (duos, trio final…). Que vous évoque cette nouvelle contrainte ?

Francesco MELI : Je trouve que Verdi est un homme d’union et, de mémoire, je ne connais pas une seule de ses partitions qui finisse sur un air en solo. De manière générale, les personnages ne sont pas, chez Verdi, appréhendés de manière totalement individuelle. Prenez dans Aida, Radames est peut-être seul pendant son premier air mais il pense à Aida qui est avec lui par le songe. Il pense au moyen de la faire venir.

Le trio final d’Ernani est le véritable trait de génie de cette partition qui surprend encore aujourd’hui par sa modernité. L’entente et l’union avec les collègues sont donc fondamentales.

Ludovic TÉZIER : Dans l’ouvrage il est vrai que les personnages sont rarement seuls en scène à l’exception de Don Carlo qui dispose d’une magnifique scène d’introspection au troisième acte. J’aime particulièrement le travail avec les collègues, et cela depuis mes débuts en tant que choriste supplémentaire dans le Chœur de l’Opéra de Marseille. Être sur scène permet d’avoir la meilleure place pour entendre les plus belles voix du moment et en plus on est rétribué pour cela (rires).

Hui HE : Je suis pour ma part très heureuse de retrouver ces merveilleux collègues avec qui j’ai déjà eu la chance de travailler. Ils sont actuellement au sommet de leur carrière et nous devrions passer un grand moment.

Ludovic TÉZIER, en tant que marseillais, quel lien entretenez-vous avec l’Opéra de Marseille ?

L’Opéra de Marseille est la maison où je suis « né à l’opéra » vers treize ou quatorze ans. J’ai passé dans ce théâtre des soirées mémorables avec les plus grands artistes ainsi qu’avec les plus belles partitions du « grand répertoire ». Ma première fois sur la scène de l’Opéra était en qualité de choriste supplémentaire dans Nabucco puis, en soliste, c’était dans Lucrezia Borgia ou je jouais Gubetta. Le rôle bénéficie d’une toute petite phrase, très belle, et l’interpréter de la meilleure des manières constituait mon challenge quotidien.

Je reste persuadé qu’il n’y a pas une grande soirée à l’opéra sans un bon public ce qui signifie un public qui soit avec nous dans le match. On perçoit très nettement sur scène les soirées ou le public attend quelque chose de grandiose. Cela nous donne une énergie incroyable et nous permet de réaliser des prouesses vocales. L’attente du public est une charge positive très importante. De plus, un public qui attend beaucoup est un public extrêmement généreux. On sent alors une connexion, une même vibration entre la salle et la scène. On sent le frisson, la proximité et l’on respire ensemble. Nous sommes, en quelque sorte, pris dans la même folie. J’ai d’ailleurs un très bon ami psychiatre qui me disait qu’il refusait de soigner les amateurs d’opéra (rires).

Hui HE, Francesco MELI, il s’agit de votre première interprétation sur la scène de l’Opéra de Marseille. Comment appréhendez-vous cette première rencontre avec le public marseillais ?

Hui HE : Je prépare de mon mieux ce rôle depuis de longues années et ferai sur scène, mon maximum pour l’incarner. Je me dis que si je suis contente, si je me sens bien, le public ressentira aussi mon émotion.

Francesco MELI : Pour être tout à fait exact j’ai déjà chanté à Marseille, au Conservatoire, il y a une vingtaine d’années. J’étais étudiant au Conservatoire de Gênes. Un pianiste accompagnateur du Conservatoire enseignait également à Marseille et il manquait un ténor pour un concert autour de Rossini et Brahms et c’est à cette occasion que j’ai découvert Marseille.

Ces représentations seront en revanche mes premières sur la scène de l’Opéra. Ludovic m’a signalé qu’il s’agit d’un théâtre avec une tradition d’accueil de grands chanteurs et où le public aime particulièrement la voix. J’espère que la sincérité de mon interprétation plaira aux spectateurs.

 

Entretien croisé réalisé et retranscrit par Sébastien HERBECQ

ERNANI de Giuseppe de Verdi
du 6 au 16 juin 2018 à l'Opéra de Marseille
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